Le coming out de nos parents
Vivre son homosexualité au grand jour n’est pas facile pour soi-même, mais ne l’est pas plus pour les parents d’homos, qui doivent non seulement faire le deuil de certaines espérances, mais aussi affronter à leur tour le jugement d’autrui. Rencontre avec des parents qui assument. (360° mag)
Quand Marc et Liliane apprennent l’homosexualité de leur fils
Laurent, leur vie chancelle. «J’ai pris un coup à l’estomac, avoue
Liliane.» Ces enseignants à la retraite se croyaient pourtant des
personnes tolérantes. «Quand on a un esprit ouvert, l’homosexualité des
autres ne vous pose aucun problème, mais quand ça vous touche
personnellement, c’est autre chose», reconnaît Marc. Petit à petit,
avec l’aide de leur fils, les choses se normalisent. Une acceptation
facilitée par le mode de vie de Laurent. «Je dois avouer que ça aurait
été plus difficile s’il avait été plus extraverti, ou s’il avait une
vie plus dissolue», admet Marc. «Il mène une existence sereine et
équilibrée, avec un type super, une vraie vie de couple.» Malgré cela,
assumer d’avoir un fils gay ne leur aura pas été facile. Le couple
fréquente alors un groupe d’amis proches chez qui les blagues sur les
homos, plus ou moins de bon goût, sont courantes. Marc et Liliane ne
rient plus. «Ça nous gênait terriblement, ou même nous mettait en
colère», confie Liliane, «pourtant on n’a jamais eu le courage de dire
quelque chose.» Dans la famille aussi, le tabou empêche toute
communication. Pour préserver ses propres parents, Liliane garde le
secret, selon la volonté de Laurent. «Ils étaient âgés, on s’est dit
qu’ils n’allaient pas comprendre. Plus tard, ma mère devenue veuve nous
a confié qu’ils s’en étaient doutés. Quelques années après, à l’EMS,
une infirmière lui avait demandé si les deux jeunes qui venaient la
voir étaient ses petits-fils», se souvient Liliane; «elle n’a plus su
quoi dire. Tout à coup, la pudeur était revenue. J’ai dû l’aider à
franchir le cap en parlant à l’infirmière. C’était son coming out à
elle.»
Pour Nadine et Philippe, aujourd’hui à la retraite dans une petite
ville près de Zoug, il faut oser parler aux grands-parents. «On a
souvent la crainte que les personnes âgées ne soient pas capables
d’accepter, de par leur âge ou l’éducation qu’elles ont reçue… Mais par
la discussion, on peut les aider à comprendre que l’homosexualité n’est
pas une maladie ou un péché, et qu’elle n’est pas due à une mauvaise
éducation.»
Difficile, mais libérateur
Il faudra dix ans à Liliane et Marc pour oser en parler à leur
entourage - précisément quand leur fils impose la présence de son ami
aux fêtes de famille. «Ça a été un véritable coming out pour nous. Il a
fallu se justifier, expliquer pourquoi nous ne l’avions pas dit plus
tôt. Ça n’a pas été facile, mais ça a été libérateur.» Un sentiment
partagé par Werner et Yolande, agriculteurs près de Porrentruy. «Lionel
a passé une période très noire à l’adolescence. Nous étions très
inquiets», se souvient Yolande. «Mais il ne se confiait pas, c’était
trop tôt pour lui. Quand il nous a enfin mis au courant de son
homosexualité, ça a été un tel soulagement de pouvoir enfin mettre des
mots sur son mal-être!» Un sentiment de libération qui aide à en parler
autour de soi, mais qui n’empêche pas de se montrer prudent. «Il ne me
viendrait pas à l’idée de le dire à n’importe qui, explique Liliane.
J’ai besoin de me sentir en confiance. Je crains les réactions
violentes.»
Pour Nadine, le coming-out des parents est tout simplement à l’image de
celui de leurs enfants, fait de bonnes et de mauvaises surprises :
«Certains interlocuteurs sont ravis, d’autres se réfugient dans un
silence poli, mais, la plupart du temps, les gens le prennent bien.
Pour nous, la meilleure solution est de répondre honnêtement à la
question quand on nous la pose.»
Si le chemin est parfois long pour être à l’aise en société, le
coming-out est aussi l’occasion pour les parents de découvrir un nouvel
univers, celui de leur enfant. «Quand, avec l’aide de mon fils, je me
suis intéressée au monde gay, j’ai rencontré des gens comme vous et
moi, avec les mêmes problèmes, les mêmes joies, vivant ni mieux, ni
plus mal», se souvient Liliane. «J’ai fait la connaissance de
l’association Amnesty LGBT, qui défend les homosexuels persécutés dans
le monde, et j’ai épousé leur combat. Je vais même à la Gay Pride!»
Aujourd’hui, son mari et elle militent au sein de Parents d’homos
Genève, l’association qu’ils ont créée avec un couple d’amis pour aider
les parents en témoignant de leur expérience (voir encadré).
Reconnaissants
Nadine et Philippe ont eux aussi voulu s’engager. «C’est arrivé au
moment de la campagne pour le partenariat, explique Nadine. Nous avons
eu besoin de montrer que nous sommes reconnaissants que notre fils ait
pu faire son chemin librement.» Ils rejoignent alors l’association
FELS, très implantée en Suisse alémanique. «Notre but est d’aider les
parents d’homosexuels, mais aussi de préparer l’avenir en sensibilisant
les futurs parents, explique Philippe. Parler d’homosexualité à ses
enfants c’est encourager la tolérance et faciliter un coming out
éventuel.» Nadine intervient aussi dans les écoles: «Il est important
que les jeunes puissent rencontrer des gays et des lesbiennes auxquels
s’identifier, pour éviter un mal-être qui peut conduire au suicide.»
Pour Danièle, qui a fondé avec sa fille l’antenne de l’association
Contact à Chambéry (France), le déclic est venu à l’occasion du pacs de
son cousin: «Quand nous avons su qu’à 40 ans passés et après 17 ans de
vie commune, le fiancé hésitait à inviter sa propre mère à son pacs
parce qu’elle n’était pas officiellement au courant, ça nous a paru
incroyable. Lors de la fête, on a appris que nombre de leurs amis
avaient la même difficulté à s’assumer face à leur famille. On s’est
dit qu’il fallait agir.»
Si elle ne milite pas encore, Yolande se sent prête à aller plus loin.
«Quand je vois ce que nous avons vécu et comment Lionel est heureux
aujourd’hui, ça me donne une force incroyable. Je veux être à ses côtés
dans ses combats. Il n’y a rien de plus important pour un parent que le
bonheur de son enfant, et nos enfants seront bien plus heureux si on
apprend à les aimer comme ils sont.»
Parler de l’homosexualité de son enfant est encore tabou, comme en
témoigne la difficulté que nous avons eue à trouver des parents prêts à
évoquer leur expérience. Pour les associations de parents de Suisse
romande, l’action est ingrate. «Nous avons du mal à atteindre notre
cible», regrette Roudy Grob, co-fondateur du groupe Parents d’homos
Genève. «Nous avons créé un site Internet, participé à plusieurs
manifestations, contacté des médecins, le Service de santé de la
jeunesse, distribué des flyers dans les écoles. Malgré tous ces
efforts, nous n’avons eu que deux contacts en trois ans. C’est
terriblement frustrant.»
Pour essayer d’adapter leur discours, les associations de parents
lancent aujourd’hui un questionnaire à destination des gays et
lesbiennes et de leurs parents. A télécharger sur ce site, il est
également envoyé à toutes les associations LGBT de Suisse romande.
«Nous voulons savoir si notre action est utile; si, au-delà de nos
impressions et de ce qu’on nous dit régulièrement, il y a un réel
besoin. Or nous savons très bien, pour être passés par là, combien il
peut être difficile d’accepter l’homosexualité de son enfant. Et même
quand tout semble bien aller, certains problèmes ne sont pas forcément
résolus. Nous ne faisons pas de prosélytisme, nous sommes là pour
accueillir les parents, les écouter, les conseiller éventuellement… et
surtout leur permettre de se sentir moins isolés. » À bon entendeur…


















Commentaires