
Neuf heures moins dix. Un train relativement bondé conduit des flots d'humains pas encore très alertes à la mine au taf. Je suis assise, absorbée littérairement par les aventures épiques d'une Bridget - Indiana - Jones plongée dans les troubles post-
11.09.01. Je relève la tête, pour tenter de situer le nombre de pages que je peux encore parcourir avant le retour à la réalité, ce que certains appellent aussi le terminus.
Un autre livre est également en train d'être dévoré en face de moi. Le nom de l'auteur inscrit sur la couverture me surprend l'espace de quelques secondes : Oscar Wilde. On ne lit jamais du Wilde par hasard. En tout cas, il ne laisse jamais indifférent. Piquée de curiosité, je lève un peu plus le visage pour essayer de cerner la personnalité de la lectrice, tout en faisant consciencieusement mine de regarder avec intérêt le décor qui défile par la fenêtre.
La trentaine, une gabardine jaune, un foulard aux tons rouges noués autour du cou, cheveux blonds coupés très courts, ...son style et son attitude ne laisse quasiment aucun doute sur ses préférences sexuelles. À quelques minutes de l'arrivée, elle referme son livre et laisse balader son regard sur le paysage statique derrière les vitres. Il y a quelques mois de ça, si je l'avais croisée, j'aurais sûrement capté son orientation sexuelle, mais en l'oubliant la seconde d'après. Là, non, j'essaye de m'envoyer des strokes positifs et de me rassurer, en m'imaginant à la place de ces femmes lesbiennes, en essayant de m'immiscer télépathiquement dans leurs pensées... Je sais, c'est nase et irréaliste. Mais c'est comme ça, à chaque fois que je croise une supposée goudou, ça provoque en moi à la fois un électro-choc et une sensation de bien-être (et d'être quelque part moins seule).

Bref, tout ça pour dire que j'ai un brin d'admiration pour ces femmes qui se sentent bien dans leurs baskets et qui assument. C'est clair que sur le plan psychologique, j'ai progressé dans le sens où j'ai moins l'impression d'être une extra-terrestre. En même temps, on pourra dire ce qu'on voudra mais, en dehors des lesbiennes classées fems ou lipstick girls, l'habit et le comportement font le moine. Y a des jours où je me fous royalement de mon image et le poids que je porte sur mes épaules n'en est plus un. Y en a d'autres où j'ai plus de mal à regarder mes interlocuteurs en face, et j'adopte bêtement l'hérisson attitude, tant j'ai trop l'impression que lesbienne est inscrit partout sur ma peau. Pfiou, c'est fatiguant d'osciller sans cesse entre le statut de victime et celui d'héroïne (les 2 extrêmes) alors qu'il me suffirait de vivre normalement. Je déteste justement ce terme "normal" car nous sommes tous(-tes) différents, uniques, à part...
Bon, j'arrête de me plaindre et de me poser 1000 questions, car j'ai maintenant un super-coach pour me booster : mon ex (!). Si, si, incroyable, mais c'est lui qui m'envoie des profils de filles qu'il a repérés sur Gayvox. Sympa et ça me rappelle mon frangin qui me sortait dans les boîtes gays cet été. Je vais prendre mon destin en main, je vais arrêter de me sous-estimer en permanence et de me cacher derrière ma timidité, c'est promis !
Au fait, une lez "rebelle" a atterri dans mon "hébergement provisoire", mais c'est la caricature du genre : je ne l'envie pas du tout et je m'identifie encore moins à cette fille folle. Sapée rainbow flag des pieds à la tête, cette furie agresse tout le monde sur son passage, les mecs en premier (comment dit-on macho au féminin ?). Au niveau physique, elle a la panoplie complète pour Halloween : cheveux hirsutes, cernes mises en valeur et zéro sourire, bien entendu. Je crois que c'est foutu, je ferai jamais mon coming-out auprès de mes potes d'ici : logiquement, ils feraient l'analogie avec cette furie et je veux surtout pas de ça : ce cliché vivant me répugne. Quand on l'entend, on a trop l'impression qu'elle fait le mélange entre son orientation sexuelle et sa révolte contre la société...une paumée, quoi.
Ça promet...
